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Mardi 14 novembre 2006
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Dimanche 12 novembre 2006
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Lundi 6 novembre 2006

Si les vieux parlent

 

Les vieux parlent et ce que leurs yeux mystérieux semblent dire est bien plus que ce qu’ils racontent.

J’ai rencontré un certain nombre de personnes âgées. Certains avaient plus de 90 ans. Au premier abord leurs yeux sont tous identiques, ridés et mi-clos comme éblouis par une lumière. C’est peut-être celle d’une sagesse née d’une vie de lutte, d’amour, de plaisirs, et de tristesses partagées entre folie et raison.

J’ai rencontré un certain nombre de ces personnes et si peu en réalité. Pour ceux aux facultés encore intactes, leurs discours possèdent un calme similaire à celui qui regarde une pleine. Ils semblaient tous comme attendant quelque chose. Un rendez-vous avait été pris, peut-être, de longue date. L’ombre des certitudes plane dans leurs attitudes alors qu’ils regardent la vie, les gents les événements en spectateurs. Ils s’étonnent, s’énervent, s’enthousiasment pour des faits, des situations, des décisions politiques. Voulant se raccrocher, s’encrer encore un instant dans la réalité quotidienne, ils proposent des solutions : Si j’avais ton âge je ferais cela, si le gouvernement me laissait faire, je réglerais le problème ou la situation en deux jours à peine. Ils parlent au passé : « de mon temps cela n’aurait jamais été possible. » Cette phrase laisse alors deux possibilités : soit c’est un progrès envié soit ils considèrent ce fait comme une erreur. Le gouvernement laxiste ou corrompu, peu fiable, qui n’a rien compris et ne comprendra jamais rien, ne fait que des « conneries ». La mémoire du Général est alors sollicitée.

Pour quelqu’un de vingt ans, toute la vie est devant lui. A leurs yeux, la fameuse jeunesse ne comprend pas grand chose et cela est expliqué par un regret : « La vie est trop facile, avant il fallait travailler dès que possible, certains se sont bâtis des fortunes mais ils ont travaillé dur pour cela et pendant des années. Vous voulez tout de suite. Un salaire de ministre, 35 h par mois, la retraite à 50 ans, une belle maison, un jardin et vous ne pensez qu’aux vacances. » Si certains réussissent dans ces nouveaux marchés, les vieux que je croise s’étonnent que je n’aie pas encore fait fortune en profitant du filon ou ne soit pas déjà en retraie ou chef de mon entreprise, d’une multinationale.

Ce qui me passionne le plus chez ces personnes, un peu bizarre, c’est leur calme, leur semblant de recul des choses de ce monde. Leurs paroles font d’eux des voyageurs en attente ou les rendent semblable à de vieux animaux sauvages, jamais domptés et pouvant à l’occasion encore mordre. Ce que j’aime le plus au travers de ces voiles, c’est leur mémoire.

 

La mémoire des autres

Ou un déjeuner d’été

 

   La nature de mon enfance est faite de collines vertes et boisées annonçant déjà l’esprit montagneux des Vosges. Les routes et les rivières serpentes, se suivent, se cherchent pour nous emmener dans des lieux secrets, surprenants, humbles et discrets. Pour celui qui sait regarder et surtout voir, pour celui qui sait écouter et sentir, pour celui la seulement, la nature se révèle. Les couleurs doucement l’envahissent caressant le paysage d’un halo d’émeraude à la fois doux et profond. Une respiration, une brise légère dépose des parfums de terre, d’herbes, de fleurs sauvages et de feuilles, de bosquets et de bois riches de vie. L’été, les champs s’enflamment en des senteurs de bouquets délicats et apaisants. Les oiseaux, les rapaces, les biches et d’autres animaux plus beaux les uns que les autres entament leurs chants de vie. C’est un petit coin de paradis qui peu à peu disparaît tronçonné, découpé par les routes, envahi par les touristes aveugles.

 

En trente ans j’ai vu disparaître impuissant, l’Avalon de mon grand-père. J’ai vu évanouir avec la sécurité de l’enfance mes terrains de jeu, de guerres et de chasse aux escargots. Avec eux, la mémoire des vieux, qui me regardaient les yeux emplis d’espoir pour les générations futures, s’efface peu à peu. Que va t-on devenir sans leur vie passée emplie d’erreurs salvatrices, de joies et de souffrances ? Qui pourra décrire ce qu’ils ont vu, ce pays merveilleux où j’étudiais des choses passionnantes avec le meilleur des professeurs ? Qui pourra bientôt emmener son petit-fils pour lui apprendre à lire la nature ?

 

Dans la campagne de mon enfance deux fleuves prennent leur source et chaqu’un choisi sa route. L’un va vers le sud, vers le soleil, les vignes et l’autre s’enfuit à l’Ouest vers Paris, les blés, l’orge et le maïs. Ma campagne possède tout de ce que ces deux eaux emportent. Elle se suffit à elle-même et discrètement survie sans trop se faire connaître. Langres, comme un monstre immobile surveillait la campagne depuis des siècles. En 1900 la petite cité comptait prêt 4 000 habitants et quelques 117 cafés, bars, et autres débits de boissons. J’imagine que dés vieux murs ont pouvait voir à perte de vue successions de champs et de bois, quelques bâtisses tapis dans l’ombre, le couvent des Ursulines et les quatre lacs. Quelques routes invitaient l’esprit aux voyages. D’un côté celle menant à Chaumont, Troyes puis à Paris, de l’autre Strasbourg puis l’Allemagne. Depuis l’invasion romaine ses routes étaient certainement satisfaites de leur tracé et n’avaient pas changé.


 

 

A l’extérieur de la ville, un écrin de feuilles encercle le dôme soutenant la statue d’or de Notre Dame. Elle fait face aux remparts vieux de plusieurs siècles, aux tours massives et grossière devenues hôpital, pigeonnier militaire, ruines, puis finalement maisons ou cabinets privés. Langres se dresse fièrement à la vue du voyageur. Dans peu de temps il passera la grande porte qui le sépare du calme, de la fraicheur et d’un repos bien mérité.

 

   Depuis des siècles, voir des millénaires cette vue s’est révélée aux pèlerins, aux passagers en route vers l’Alsace, la Bourgogne, la Champagne et ce avant même que ces régions ne soient appelées ainsi. Les romains s’installèrent en nombre sur cette colline. Les Gaulois cultivaient les champs aux allant-tour avant leur arrivée. D’autres encore, avant eux certainement, péchèrent dans les rivières à proximité mais ne laissèrent que peu de traces.

Les murs d’enceintes furent construits à partir du XIIème siècle. De ceux qui précédèrent, il ne reste pas grand chose si ce n’est la porte romaine datant du IIème siècle de notre ère. Il est difficile d’imaginer le paysage qui bordait les constructions. Je rêve d’une grande forêt s’étendant à perte de vu. Quelques champs ou prairies, peut-être, l’éclairaient ça et là. Des animaux domestiques devaient pêtrent nonchalamment et l’on apercevait des cerfs, des sangliers et autres animaux sauvages.

   Aujourd’hui il y a des maisons qui envahissent le paysage. Les champs se lient à elle par des bosquets d’arbres. La forêt recule et fuit derrière les collines. Mon grand-père protégea et a entretenu une parcelle de cette forêt, lègue de son père, pendant 50 ans. Il y a quelques chênes, des frênes, des hêtres, des bouleaux. Petits nous faisions un jeu : celui de reconnaître les essences de bois, de champignons, d’oiseaux aux milieux de ces majestueux piliers. C’était une chapelle et la plus belle qui soit. Nous faisions notre catéchisme écologique et la communion était faite d’une eau fraiche et d’un gouté de tarte aux pommes.

 

 


Grand père George

 

La rentrée 1922

 

La première cloche sonne la rentrée des élèves du collège Diderot. La rue du même nom, qui avait repris pour un instant les bruits d’une activité normale, retourne au calme estival. Le soleil étire ses derniers rayons d’été. Les étudiants retiennent dans leurs souvenirs, un moment encore, leurs vacances. Bientôt ils devront attendre la récréation. On ne bavarde pas dans la classe du maître. Les 40 élèves, tels de futurs soldats déjà bien disciplinés se mettent en rang. Au premier regard de l’instituteur, ils entrent en silence et regagnent leur place abandonnée deux mois plus tôt.

 

Les élèves, devenus pour beaucoup des hommes trop tôt, avaient vu leurs vacances laborieuses par le travail des champs. La vie reprenait ses droits et comblait peu à peu les absences inventées par la guerre. L’été 1922 continuait à soigner les plaies dans un souffle de paix. Même si l’Allemagne demandait un moratoire, on pouvait croire qu’il ne devrait plus avoir de guerre. Une telle moisson d’âmes ne pouvait avoir court de nouveau sans que l’humanité ne perde un peu plus la sienne. Avec les blés les monuments saluant les sacrifices poussaient. Les commémorations allaient bon train. Les gueules cassées essayaient de vivre.

 

Les élèves se préparaient à de nouveaux cours. Math et français, géographie et surtout histoire qui s’était enrichie de nouveaux chapitres. Ce qui est pratique avec la petite cité c’est que l’histoire y est omniprésente. Des romains à nos jours les travaux pratiques trouvent leur place sur les murs des maisons et dans la campagne environnante. Les élèves de dix ou onze ans s’apprêtaient au certificat d’étude. Le travail allait être long et difficile, mais seul le résultat comptait leur dit l’enseignant. Les plumiers, les encriers et les tabliers existaient encore tout comme la discipline, le respect et une certaine idée de la France. Ils étaient une vingtaine d’élèves en ce mois de septembre 1922. La promotion 1922 allait connaître d’autres évènements encore plus troublants. Comme un bateau pris dans la tempête, les vagues de la vie emporteraient certains équipiers. Parmi ces moussaillons se trouvait grand père George.

 

J’ai retrouvé, au hasard d’un été les quelques survivants de cette rentrée de 1922. Ce fut pendant l’été 1993. Ils n’étaient plus que 7 que la vie n’avait pas encore réussi à séparer. Ils n’étaient plus que 7 en 70 ans d’existence. Tous se retrouvaient régulièrement comme pour faire fasse aux affronts du temps et de l’histoire. Ils arrivèrent un par un, certains encore accompagnés de leur épouse.

Chaque nouvel arrivant faisait une tentative d’entrée discrète. Il était accueilli comme un chef victorieux. Un survivant de plus revenait chargé d’histoire. Lui avait le regard de quelqu’un qui se réveille. Un peu vague, frappé de lumière, il retrouvait le jour et ses amis. C’était leur bouffée d’air. Ils attendirent un moment avant de se mettre à table pour l’apéritif. Attendaient-ils un miracle, un ressuscité ? Je lisais dans leurs attitudes et leur regard qu’ils étaient au courant de leur nombre exact parce que maintenant habituel. Certains demandèrent néanmoins des nouvelles de certains absents.

 

-   « Tu as réussi à joindre un tel ? Que devient l’autre ? »

-   « Il est à l’hôpital, il ne va pas très fort. Il enterrait un copain de régiment ou pour simple réponse : L’invitation m’a été retournée par sa fille. » Et changeant de sujet dans l’espoir de conjurer le sort ou de laisser planer l’hypothèse d’une vie toujours présente :

-   « Tiens ! Tu es venu avec un de tes petits-fils ? Et s’adressant à moi en guise de bonjour. »

-   « Tu risques de t’ennuyer jeune home avec des croulants de notre âge. Nous passons notre temps à ressasser de vieilles histoires. »

-   « Cela doit en faire un paquet à raconter vous croyez que vous aurez assez de temps ? Je veux dire pendant le déjeuner bien sûr. »

La réponse fut un regard en coin souligné par un sourire et un appel à l’apéritif. Les convives s’installèrent plus ou moins loin de leur épouse respective. Je pris une place laissée vacante à proximité de mon grand père alors qu’un serveur enlevait les assiettes laissées à l’abandon. Elles n’espéraient plus personne.

Je me suis retrouvé face à un homme portant bonne allure et belle figure délicatement soulignée d’une fine moustache grise qui malgré un regard un peu triste posait sur moi des yeux à la fois curieux et timides. Les autres l’appelaient soit par son prénom soit par le diminutif de « Monsieur le préfet passe-moi le pain s’il te plait ! »

Cet homme pris sur soi de savoir qui j’étais. Chose peu aisée pour quelqu’un qui semble être descendu du train de la vie. Les progrès, les études d’aujourd’hui sont des informations qu’ils font mine de ne pas pouvoir ou vouloir comprendre. En retour de politesse et pour ne pas laisser de silence s’installer, je l’interrogeai plus ou moins délicatement sur sa vie. Il finit par raconter une parie de son histoire, les passages qui l’avait le plus marqués.

Grand père George enrichit l’histoire de quelques dates, précisions sur les lieux et les personnages. Dans mon esprit s’animait un film en noir et blanc inspiré par l’armée des ombres. Traction avant déchirant la nuit, hommes en noir faisaient fasse à d’autre en uniforme SS ou en imperméable de cuir. Le chapeau était de rigueur quel que fut le camp. Le sang lui était le même. L’homme revivait ses épisodes avec détachement. Un écho amer s’entendait dans sa voix comme un arrière goût de regret. Emporté par l’histoire, ses brillantes études d’avant guerre, il avait finit préfet et haut gradé de l’armée française. Envoyé à Berlin, il avait pour mission d’inspecter les troupes françaises et de rendre visite aux autres camps. Les plus belles cuites de sa vie me dit il. L’échange s’enrichit des vies des autres. George fut le dernier à parler. Il ne dit presque rien. Rien que je ne sus déjà. Rien d’autre que ce qu’il écrivit quelques années plus tard. Les Diables Rouge, sa promenade à travers la France et la débâcle, sa démobilisation. Il passa sur ce soir où traversant un village en ruine il pu trouver un abri dans une maison et se sustenter d’un lapin abandonné dans un clapier. Il répéta souvent, je n’ai jamais eu fin et conclus par je ne me suis soulé qu’une fois. Je dû attendre quelques années pour en connaître l’occasion et m’empresser de l’oublier.

 

 

Il fut appelé sous les drapeaux le 1er septembre 1939 alors que son service militaire avait commencé près d’un an plus tôt le 24 du même mois.

 

Le premier septembre 1939 la caserne Turenne de langres l’accueillit au 14 CID (Centre d’Instruction Divisionnaire) et il fut successivement chauffeur du commandant de la place, le Colonel Carré, puis planton à la sous-préfecture de Langres. Il conduisit un jour le sous-préfet chez un dénommé Perfetti qui fut d’après ces souvenirs ministre pendant une dizaine de jours, tel fut tout du moins son titre. Enfin, avec un de ses camarades, un certain Maurice M., il fut nommé chauffeur de M. Fernandel, qui déjà à l’époque était un comédien célèbre. Quel tallent avait –il me disait mon grand père. Mais plutôt que de parodier sa mémoire je le laisserai s’exprimer.

 

Voilà ce qu’il nota :

 

« Nous allions le chercher à l’hôtel de L’Europe chaque jour Maurice et moi. Il avait créé un « foyer du soldat » et à plusieurs reprises nous l’avons emmené quêter chez les commerçants de la ville. Devant l’attraction qu’il suscitait, ce qui provoquait un rassemblement de badauds et de militaires, je l’entraînais au café de ma mère et c’est dans la cuisine, devant un « Ricard » que l’on terminait la Tournée. Un jour, il fut réform&ea