Pour autant que je me souvienne de cette histoire, elle se déroula avant que l’armée allemande n’envahisse la zone dite libre, avant 1942. Le nom des lieux se jouent de ma mémoire, mais je sais que cette histoire est véritable. Les yeux de celui qui me la racconta étaient des plus sincères qui soient. Assis devant moi dans un restaurant il répondait avec discrétion aux invitations de ses vieux camarades de classe. Je ne vais pas souler la jeunesse avec mes vieille histoire avait-il dit. Tout cela c’est du passé. Je vous en pris avais-je répondu. Je suis curieux d’entendre cette fameuse histoire. Bien dit-il voilà.
La ville était éteinte évitant ainsi de servir de repère aux raides alliés. La préfecture avait fermé ses portes, comme chaque jour à 17h30. Le préfet s’était lui assoupi vers 21h, après le repas. Plus aucune lumière n’avait réchauffé le bâtiment après 22h. Seuls les bruits de quelques bottes, celles des patrouilles allemandes, perturbaient le silence de deuil, instauré depuis déjà deux ans.
La gare de Chalon-sur-Saône était déserte. La nuit avait couvert de son manteau d’immobilité les quais et les machines. Seules deux masses noires, deux locomotives mises sous pression en fin de journée et le baraquement du chef de gare annonçaient une probable activité matinale. Une faible lumière traversait la petite fenêtre de sa guérite. Sur le mur était déjà inscrit les horaires des premiers trains. A 6h 30 les deux convois devaient emmener leurs wagons lourdement chargés l’un vers l’Allemagne l’autre vers le front Russe.
Par la pénombre engloutie, longeant les deux masses noires, deux formes quasi fantomatiques hantaient seules le quai. Une lumières faible fit échos à la lune. Le chef de gare passa la tête par sa fenêtre. Il scruta dans la peine ombre, les yeux tirés et mis clos. Comme rien ne bougeait, il s’en retourna à ses occupations. Moins de dix minutes plus tard, la ville ressuscita brusquement dans un éclair. Deux détonations retentirent, deux éclaires provenant des quais éclaboussèrent la gare, puis plus rien.
Une voiture de la Kommandantur fit irruption dans la cour de l‘établissement de l’état provisoire. Un sous officier en sortit comme poursuivit par le diable. Il monta d’un bon les quelques marches de la préfecture. Moins de deux minutes plus tard, il ressortait pour s’engouffra de nouveau dans le véhicule noir. Il portait l’uniforme de SS. Ses bottes étaient particulièrement bien cirées, son habit noir impeccable même pour une heure si matinale. Une timide lueur du jour perçait à peine la ligne d’horizon.
Le préfet avait été certainement surpris par cet homme au saut du lit. Tant pis pour son café dû t-il se dire. Il sortit à pas tranquille, sans trop se presser. C’était l’attitude d’un homme économisant son énergie ou tout simplement encore endormi. Il monta dans son véhicule de fonction garée la veille contre le mur de la cour, sous la fenêtre de son bureau. Lorsqu’il arriva à la gare, une activité peu normale régnait. Des camions de l’armée allemande, un cordon de sécurité filtrait les entrées des voyageurs. Ces derniers devaient freiner l’anxiété due à la peur du retard. Les valises étaient fouillées, les papiers minutieusement examinés. A l’intérieur de la station, un cordon de militaires en arme écartait les curieux autour des carcasses calcinées des deux machines. Un acte terroriste avait détruit les deux locomotives, bloqué les voies, empêcher l’acheminement dans les temps des cargaisons et surtout rendu fou furieux les officiers de l’armée occupante. Comme seule trace, signature ou justification de l’acte, une croix à deux barres horizontales peinte et surmontant un V, coulait dans le repli d’un mur.
La résistance, ou des terroristes selon l’occupant, les avaient fait tout exploser au milieu de la nuit sans faire, heureusement de victimes. Il fallait déblayer les voies, faire venir deux nouvelles locomotives, les remettre en chauffe avant de pouvoir repartir. Cela prendrait des jours.
Dans la cabane du chef de gare, la Gestapo et le sous officier SS menaient déjà un interrogatoire forcé au près de responsable de la nuit. Le préfet entra. Le sous officier le présenta au responsable de la police allemande. Ce dernier tentait péniblement de comprendre comment il fut possible que ces deux engins explosent sans que personne, ni le chef de gare, ni les patrouilles de nuits n’aient pu voir, entendre quoi que ce fut. Ces deux trains bloqués étaient une épine pour lui et surtout pour son avancement, Paris ou Berlin peut-être si tout allait bien. Pour le moment le front Russe se rapprochait dangereusement. Cela le rendait encore plus nerveux et violent. L’individu était dans une rage proche de la folie et près à fusiller le pauvre chef de gare pour collaboration avec des terroristes simplement par ignorance.
Pour faire mine de participer et d’aider le camp adverse le capitaine de gendarmerie, également présent s’emmêla. Il interrogea à son tour l’homme de gare agar.
- « Mais vous avez bien dû voir quelque chose, des ombres, des personnes inhabituelles, entendre un bruit. »
- « J’ai bien entendu quelque chose mais quand j’ai passé la tête par la fenêtre j’ai point vu quoi que ce soit. Peut être deux ombres ou deux silhouettes j’sais pas, j’suis pas sûr. Il fait trop noir dans c’te foutu gare la nuit. Puis ch’uis tout seule qu’est-ce que j’aurais bien pu faire. »
- « Ces deux ombres ou ces deux silhouettes avaient bien une forme, une taille, quelque chose de particulier ? »
L’officier allemand sembla se détendre. Il y avait là peut-être un début de piste Il préféra laisser l’officier français poursuivre. Le préfet n’avait encore rien dit.
- « Y’avait peut-être un grand pis un p’tit mais je ne suis pas sûr. Enfin y’faisaient pas la même taille. » continua le chef de gare.
- « Commençons par le grand, - dit le gendarme - il était grand comment ? Vous ne pouvez pas décrire sa silhouette ? sa démarche ? il y avait bien quelque chose de particulier qui ait retenu votre attention ! »
- « Ben non - réplica l’homme.- Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il y avait un grand pis un plus p’tit. »
- « Il était grand comment ? » Insista le préfet.
- « Ba j’sais pas. Il était plus grand que moi. C’est pas bien difficile me direz-vous. Il était grand à peu de chose près comme vous, Monsieur le préfet. A vrai dire c’était à peu de chose votre silhouette »
Il y eu un blanc, le préfet le devint certainement lui aussi, ravala sa salive. Le gendarme ne prêta pas attention aux réactions et continua l’interrogatoire. Le capitaine passa sur la description du plus petit et très vite se tourna vers l’homme de la gestapo d’un air impuissant et lui céda la place. Deux heures plus tard le chef de gare partait pour la kommandantur afin de poursuivre l’interrogatoire. Le préfet et le capitaine de gendarmerie suivirent mais jusqu’à leur automobile. Chacun retourna à ses occupations.
En Juin 1944 la radio de Londres annonça le sanglot long des violons et de l’ombre surgirent les fameux terroristes en pleine lumière. Un groupe de FFI, dirigé par un homme répondant au grade de lieutenant reçu l’ordre de se rendre à la préfecture. Le commandant en chef de la résistance au niveau régional les attendait pour prendre les ordres d’arrestation. Retrouvez XJ-27 et le représentant du gouvernement de la France libre pour recevoir vos ordres d’actions et d’arrestations.
- « Tant mieux » dit l’un d’entre eux à l’attention du lieutenant.
- « Comme cela on n’aura pas beaucoup de chemin à faire pour arrêter le préfet et ce foutu capitaine de la gendarmerie. Je parie qu’on va les trouver ensemble. »
Les quelques hommes sautèrent dans leur véhicules et se frayèrent un chemin parmi les débris des combats de rue. Il ne restait plus que quelques poches de résistance allemande. Quelque coups de feu claquaient encore au loin laissant place peu à peu aux « vive la France, Vive le générale ».
La préfecture ressemblait encore à un camp retranché. Des sacs de sable avaient été posés en hâte aux points faibles et devant la grande porte, sur un tas une mitrailleuse lourde gardait l’accès à la court. Un groupe de FTP avait pris position. Les voitures se stoppèrent, furent contrôlées puis eurent libre à la place. Les résistants en sautèrent comme l’officier SS quelques mois plus tôt. Ils montèrent eux aussi quatre à quatre les marches. Une double porte du premier étage sur laquelle « bureau du préfet » était écrit, était gardé par deux hommes en armes sans uniforme et trois parachutistes apparemment britanniques. Dans la tête du résistant il dû se passer un certain nombre de choses pendant que les cerbères validaient les ordres de mission et les identités. Un premier vigile frappa et entra. Il ferma la porte derrière lui. Cela permis au petit groupe de reprendre son souffle et d’ajuster leur vêtement. Le plus gradé des parachutistes leur fit signe de laisser leurs armes à l’entrée. Cela ne leur plut pas mais il fallait obtempérer dit le lieutenant. Le vigile revint
- Vous allez pouvoir entrer dès que les officiers anglais et américains auront en finit avec eux.
- J’espère qu’ils ne les amochent pas trop. Faudrait pas qu’il ne nous gâche le plaisir. Dit un homme derrière le lieutenant.
- Pardon ? dit le vigile
Alors que l’homme allait préciser sa pensée la porte s’ouvrit. Quatre soldats apparurent. Les trois parachutistes de faction se mirent immédiatement au garde à vous. Les soldats français de garde en firent de même. Les hommes du lieutenant se contentèrent de libérer le passage. Les résistants restèrent silencieux à leur passage découvrant les mines fatiguées et les uniformes presque impeccables.
Une voix retentit de derrière la porte qui s’était refermée.
- Soldat, ils peuvent entrer.
Le lieutenant regarda rapidement ses hommes, tira sur son blouson pour l’ajuster à sa taille. Dans un souffle il revisita les formules de présentation de son commando. La porte s’ouvrir, il avança d’un pas décidé. Son regard balaya rapidement la pièce et s’arrêta sur deux hommes de dos en uniforme d’officiers de l’armée française. Ils portaient en plus sur le bras le fanion à la croix de lorraine des F.F.I. ils étaient tous les deux penchés sur une liste et sur des cartes d’état major. Alors que la porte venait de se refermer sur le groupe, le lieutenant, au garde à vous et au salut de rigueur allait commencer sa litanie de présentation avec fierté.
- Ne vous emmerdez pas avec les phrases de rigueurs dont tout le monde se fout. Nous devons faire vite. Je sais qui vous êtes puisque c’est moi qui vous ai fait venir.
La voix venait de l’homme situé à droite.
- A vos ordres Mon colonel ! répondit le jeune homme.
Les deux officiers se retournèrent. Le lieutenant sembla s’étouffer et ses yeux auraient bien pu sortir de leurs orbites. Les autres francs tireurs poussèrent un ho !, alors que le jeune officier laissa échapper un « nom de dieu » claironnant. Ils avaient devant eux le capitaine de gendarmerie et le préfet qu’ils voulaient arrêter pour collaboration.
Le préfet eut un sourire en coin. Ce n’était visiblement pas les premiers à se faire avoir. La raison pour laquelle les armes leur avaient été confisquées avant d’entrée prenait également toute sa valeur. Quelqu’un d’un peu nerveux aurait pu les mettre en joue ou faire feu.
Le colonel leur expliqua les différentes péripéties qui l’avaient amené à prendre le poste de préfet à la demande même de la résistance. Il avait fuit à Londres mais avait dû revenir très peu de temps après pour prendre le poste de préfet auquel il venait d’être nommé en 1939. Ceci lui avait permis d’agir presque en toute tranquillité, d’être au premier poste pour soutirer des informations parfois stratégiques. A ce niveau son grade de colonel était tout récent mais consentit pour les actions menées et obtenu au premier pas de l’armée alliée sur les plages de Normandie. Il transmit les informations nécessaires pour faire accélérer les préparatifs d’arrivée du gros des troupes et les arrestations prévues. Le commando s’en alla presque aussitôt. Lorsqu’ils sortirent les deux plantons leur rendirent leurs armes avec un large sourire.
En racontant cette histoire quelque 50 ans après, le préfet semblait revivre encore ce passage de sa vie. Il m’avoua également que la réflexion du chef de gare comparant sa silhouette à celle du soit disant terroriste l’avait décontenancé. Le capitaine avait particulièrement bien joué son rôle sur ce coup là. Ce qu’il ne s’explique pas c’est comment le chef de gare avait pu voir cette forme et pourquoi il n’avait pas déterminé un autre profile plus évident. C’est vrai, le capitaine était plus reconnaissable que lui. Après tout c’est lui qui portait les explosifs ce soir là. C’était peut-être le sac qu’il portait qui avait modifié sa stature.
Après cet épisode, il partit à Berlin comme représentant militaire de la France. C’est là qu’il prit la plus belle cuite de sa vie me dit il. Il avait inspecté les troupes françaises. Un apéritif lui fut servit ensuite au mess des officiers. Son aide de camp le conduisit chez les américain où il suivit le même cérémonial mais au bourbon. Arrivé chez les russes ensuite sa mémoire commençait à faire défaut et il ne se souvient plus de rien de ce qu’il fit chez les anglais. Comment il sortit de cette partie de la ville pour rentrer dans la zone française reste une énigme. C’est son chauffeur qu’il l’avait porté et couché.
Après avoir rit de cette anecdote le vieil homme se leva. Sa femme le suivi et prenant tous les deux congés de leur groupe de vieux camarades, il sortir du restaurant. Je ne les revis jamais.
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